Equipe de France ou reportage dans un collège ?
Je n’apprécie probablement pas le ‘piedballon’ à sa juste valeur, ne comprends pas comment on peut s’intéresser aux aventures artificielles d’adolescents attardés regroupés en deux bans de onze unités chacun sur un terrain, même si je lui trouve une certaine utilité sociale équivalente aux gilets jaunes qui restaient affichés sur les sièges avant des voitures : un formidable révélateur de gros lourds. Je n’aime donc pas trop le foot mais comme tout être social entouré de moyens de communications contemporains, je ne peux y échapper, et les évènements prennent une tournure qui me laisse une impression de déjà vu. Quitte à couler mon propos dans le sillon grandiloquent du foot comme miroir de la société (ce qui est donner bien trop d’importance à ce jeu, à mon avis, et se prendre très au sérieux lorsqu’on tire de grandes conclusions sur ces tempêtes dans un verre d’eau), l’épisode médiatique de l’exclusion d’un joueur me rappelle quelques souvenirs de l’Education nationale.
Prenons un collège lambda. Tel sale mioche perturbateur dont la capacité de nuisance sur le groupe est inversement proportionnelle à ses résultats scolaires, a, probablement stimulé par l’adoration béate de l’époque pour la spontanéité ou l’expression sans filtre de son vrai moi à l’état (de) brut(e), insulté son professeur. Plutôt que d’exclure automatiquement l’élève comme une simple formalité n’appelant pas vraiment de discussion, pour mieux s’occuper de tous ceux qui restent et envers qui on se doit d’être disponible, on organise un conseil de classe. Oui, parce qu’on a déjà parlementé en amont, reçu les parents, fait signer des contrats de bonne conduite, entendu des serments larme à l’œil, et tellement reculé une échéance pourtant inéluctable depuis le début, que le jeune ingérable a fini par croire que ça n’arriverait jamais et voulu tester jusqu’où il pouvait aller trop loin, tout en devenant l’objet de toutes les attentions. Donc fin de la récré en salle de classe, le CPE et le principal acculés par l’évidence organisent la der des der, le clash final qui conduira à une exclusion.
Ça se passait ce matin lors de la grand-messe des footeux désœuvrés : Téléfoot, puis en boucle sur France Info que j’écoute tous les dimanches pour ne pas me contenter de France Culture et finir par ressembler à quelques intellectuels pompeux, snobs et coupés de la réalité faite d’étoiles autant que de vers de terre (ou de pelouses vertes). Tout le dispositif est en place. Alors que, la veille, le principal a tenu des propos politiquement lénifiants aussi vite oubliés que prononcés, le délégué de classe a lancé la vendetta contre le « traître » qui a balancé et rompu la loi du silence du vestiaire. Vous pensiez avoir passé du temps à élire un représentant plus raisonnable qui pourra venir contribuer à la vie de l’établissement, vous aviez juste réussi à identifier le chef de bande qui pourra se donner de l’importance et le plaisir de venir narguer l’institution en son sein. Et puis le jour j arrive. Le CPE se présente, doublement gêné par une trop grande proximité avec les petiots dont il est juste le membre le plus âgé1 et parce que la justice qui lui est offerte n’a pas été rendue publique de son propre chef mais parce que quelque justicier intéressé a médiatisé façon tabloïd un intolérable devenu si banal dans la vie de l’établissement. Les hautes instances de celui-ci, qui ont fait l’autruche jusqu’ici en se défaussant de leur responsabilité face aux élèves, mais aussi face à l’équipe pédagogique qui ne doit jamais cesser d’être appelée à certaines réserves qui préservent leur autorité, viennent faire montre de leur plus grande fermeté. Mis sur le fait accompli, c’est bien sûr beaucoup plus facile d’être intransigeants…
Puis, fin des pubs pour mousses à raser et paris en ligne, le grand déballage commence. Le délégué de classe, trop occupé par ses règlements de comptes est absent ; c’est son suppléant, son pote, son bras droit en même temps que la partie gauche de son cerveau, qui prend le relai et s’invite à la fête sur un coup de tête, sans probablement n’avoir rien préparé, à moins qu’il ne soit jamais capable que de préparer des brouillons. Eclipsant le CPE qui devait mener les débats, voilà le second couteau débitant un discours incompréhensible, dans un français plus qu’approximatif, où l’on croise tout et son contraire, sans fil apparent mais dont il ressort que :
- Il est triste (« il a les boules ») et souffre : l’émotion justifiant tout (quand ce n’est pas le joker : « je n’ai pas fait exprès ! »), s’il a de la peine la France en larmes fera corps derrière lui ; du moins ça devrait marcher comme ça, comme les dernières fois, et il se demande pourquoi cette fois-ci la mansuétude n’opère pas ?
- Ce n’est pas son rôle de juger et il ne veut pas commenter ce qui ne le regarde pas, mais il trouve ça pas bien d’exclure son pote, qui avait fait des efforts et savait maintenant que « va te faire enculer » c’est avec un infinitif et pas un participe passé
- Il est copain avec le premier de la classe et tout va bien dans celle-ci, même si « ça a explosé »
- Il n’a jamais remis en cause l’autorité du professeur et ne lui parle pas, mais s’est déjà fâché avec lui
- Il faut plus de collectif, se ressouder et moins de narcissisme, ce qui ne l’empêche pas de s’arroger le microphone sans concertation ni autorisation pour rappeler que, lui, n’est pas fâché avec le gars du premier rang et n’est pas un caïd, et moi je, et moi je…
- Il est « train de faire une bagarre contre les journalistes » – ne lui apprenez pas à faire du feu, il va finir par nous brûler des voitures ce jeune plein d’énergie
- Il s’excuse et demande pardon pour son mauvais bulletin, même s’il a fait des efforts lui aussi pour ne plus cracher sur les murs, mais juste par terre, et que ces efforts n’ayant pas été reconnus, il est « vénère », « il veut pu’ », « ça l’a dégouté »…
Alors qu’il devient urgent de stopper cette logorrhée atterrante, le CPE n’est même pas capable de reprendre la main, de manifester une seule réaction, le dernier qui s’en va pense à l’arroser. On ne peut s’empêcher de sourire aux quelques saillies du médiateur dépêché par TF1, lorsqu’il rappelle que c’est mal de se battre dans un avion et mieux de s’entrainer, vu les piètres performances réussies jusqu’ici, que de mener des enquêtes internes. Le plaisantin n’a pas dû lire ses fiches avant la réunion : collège, pas primaire. Finalement il a bien fait. Il restera peut-être ainsi quelque chose de la réunion, entre catharsis médiatique et cellule psychologique nationale, qui se poursuivra sans grand intérêt.
Une tête de pioche vulgaire et bête, dont on m’assure que l’arrogance n’est même pas couverte en ce moment par les résultats sportifs, quitte l’internat du collège. Combien de pleureuses faut-il embaucher pour cette peccadille ? Si l’encadrement de l’équipe a encore un peu de jugeote, il s’apercevra qu’il a de bons éléments discrets dans la classe et pourra s’appuyer sur eux en écartant les bad boys. Moi-même je me demande pourquoi je suis allée regarder cette vidéo sur Internet, pourquoi mon homme, que je pense intelligent et censé, se passionne pour ces enfantillages (encore des beaux buts, je comprends, mais là…) alors qu’il est d’habitude le premier à se gausser de la vacuité des discours qui entourent le sport, et décide arbitrairement qu’il aura le droit de regarder Brésil – Côte d’Ivoire2 seulement s’il a entre temps nettoyé l’intérieur des voitures. Histoire que cet évènement mondial qui réussit – avec une rétrofaculté lamarckienne incroyable – à transformer tout être humain en primate et réduire la communication à un grand bourdonnement sans charme, me serve un peu à quelque chose …
- Cf. l’épisode de la demande en mariage qui aurait dû être sa dernière ‘prestation’ en tant que sélectionneur et qui, désormais, décrédibilisé, ressemble trop à ces jeunes profs gentiment iufémisés qui s’imaginent qu’ils feront passer plus de connaissance à leurs élèves en les ayant comme amis sur Facebook, ou en incarnant des sortes de grand-frères raisonnables. [↩]
- « Un gros match, je t’assure, il n’y en aura pas souvent des comme ça, même si ça me fait de la peine de ne pouvoir aller au cinéma avec toi ce soir » [↩]
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